Tonton

Extrait du roman de Pierre Galibert “Le livre sur la commode”

Je venais d’apprendre par un coup de fil d’Olivier Minne, que nous étions virés de Pyramide que nous co-présentions avec Marie-Ange Nardi sur France 2. L’article que nous avions eu le matin même dans le très sérieux Figaro indiquait que notre animation de potaches, pourtant demandée par le directeur de la chaîne Yves Bigot, ne convenait plus aux fidèles du programme: ils avaient manifesté leur mécontentement devant les studios de la Plaine Saint Denis la veille au soir. L’arrêt immédiat de ces dérives était inéluctable. Pourtant ce jour-là, ma tristesse n’avait rien à voir avec les tumultueux vacarmes des médias mais était bel et bien liée aux Bonnes Vacances.

Jean-Luc allait sonner à la porte d’une minute à l’autre et je finissais rapidement de me préparer pour ne pas le faire attendre. Je n´aime pas être en retard. J’affectionne particulièrement les moments où nous nous retrouvons tous les deux seuls en voiture: nous pouvons parler des Bonnes Vacances, de son fils mon filleul, de nos filles, et de tout ce qui a construit notre amitié depuis de si longues années. Il nous arrive de ne rien dire. Peu importe. Jean-Luc reste parfois secret. Durant les quelques kilomètres qui nous séparaient de l’église de Saïx nous restâmes muets, perdus dans nos pensées respectives. Les miennes m’entraînaient à la colo auprès de l’abbé Escande à qui nous allions rendre un dernier hommage. L’évêque d’Albi accueillit l’imposante assistance. Jean-Luc, déjà président des Bonnes Vacances, prit la parole pour saluer celui qui avait été président avant lui. L’instant fut émouvant. L’abbé Escande, lui aussi, a beaucoup fait pour la colo. C’était un bricoleur qui préférait le bleu de travail au noir de la soutane. Il vivait son sacerdoce en entretenant les bâtiments du domaine et préférait rester bricoler à la colo, s’y cachant parfois si le curé de La Hume venait le solliciter pour concélébrer. Il avait la magnifique réputation d’expédier ses messes quotidiennes en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire. Tonton Maurice préférait avancer ses chantiers.

Dans les années 80, pour ses messes sur la terrasse, sous le préau ou sous les arbres, j’avais la charge de déplacer l’autel, la sono, le pied de micro bricolé sur une vieille jante, et les chandeliers en improvisant mille astuces pour que la flamme résiste, jusqu’à la fin de l’office, aux facétieux courants d’air. Je n’avais le droit de toucher ni au calice  ni aux hosties. L’abbé s’en chargeait. Je me revois barrer la route aux plus jeunes enfants qui n’avaient pas l’âge de recevoir la communion ou expliquer à un petit musulman ces rites qui l’intriguaient. J’entends les accords que Yolande plaquait sur sa belle guitare noire. Elle chantait Prendre un enfant et les colons de l’applaudir spontanément aux dernières notes. Yolande n’est plus là aujourd’hui. Elle est partie il y a très longtemps. Nous ne l’avons jamais oubliée. Chaque fois que j’entends cette chanson d’Yves Duteil, mes pensées me ramènent aux bons moments avec Yoyo et mes toutes premières sorties au restaurant sans mes parents… Il y avait Myriam, Cathie, Jean-Luc, Philippe. Pascale n’allait arriver dans la vie du futur président que l’année d’après. Ce premier restaurant que j’ai fréquenté en jeune adulte, avait une jolie vue sur le port de plaisance d’Arcachon. Les promoteurs ont eu raison de lui et il n’existe plus aujourd’hui. Il avait un joli nom: A deux pas de la mer. Je prenais toujours un cocktail de crevettes en entrée, des solettes du bassin ensuite et j’ai encore en mémoire le goût du  café liégeois qui clôturait ces agapes insouciantes. Nous étions en 1979 et je passais mon premier été à la colo.

Quand Maurice ne pouvait ou ne voulait célébrer sur le centre, une longue colonne d’enfants s’étalait en direction de la chapelle de la Hume. La petite église de la Hume possédait des cloisons amovibles et instantanément la centaine de colons trouvait place pour l’office. La messe était alors l’activité obligatoire du dimanche matin. Le poulet-frites  dominical, suivi d’un chou à la crème patissière maison, rassasiait nos estomacs et notre faim de bonheur.

J’avais dix-huit ans…

 

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