La photo de  l’I pad

Extrait du roman de Pierre Galibert “Le livre sur la commode”

 

La photo de  l’I pad 1

Suzy Battut en bas à gauche

Une nouvelle photo est arrivée par mail ce matin.
J’ai mis du temps à l’éclaircir; j’espère que tu pourras tout de même t’en servir. Devinette: où suis-je? 
La question posée par Suzy Battut fut redoutable et les nombreux échanges de mail avec Jean-Luc ne me permirent pas l’identification parmi la douzaine de colonnettes.
Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais pris aucun plaisir à regarder les photos souvenirs. Pire, je les évitais. J’étais mal à l’aise devant mon image, et apeuré par ce temps qui marque les visages. Je ne souhaitais pas voir non plus des photos de mon père. Décidément, Les Bonnes Vacances soignent même certaines pathologies : ce voyage dans le passé est agréable, l’image de mon père, toujours en filigrane dans ce récit, devient  douce et attirante.

La photo de  l’I pad

L’abbé Escande, Maurice et Claude Sabot, Georges Estampe, l’abbé Escande et Claude Galibert

Il est un autre instantané que je garde dans mon I Pad. Le temps s’arrête cette fois-ci, les décennies se croisent et malgré les merveilles d’Apple, la photo reste floue, jaunie et mystérieuse. L’écran tactile ne changera rien et ne m’aide pas à percer les pensées de ces hommes : Maurice et Claude Sabot, Georges Estampe, l’abbé Escande et mon père. Ils sont, sans aucun doute, devant le bâtiment de la direction. On reconnaît parfaitement à l’arrière plan du cliché pris il y a précisément 60 ans, la porte d’entrée du couloir de la direction actuelle et les volets de la fenêtre de la chambre d’Eloi devenue celle du directeur ; rien ne semble avoir changé. Les Bonnes Vacances auraient-elles la faculté d’arrêter le temps ?
Ils sont là, tous les cinq, posant comme nous l’avons tous fait à la colo. Ils paraissent sérieux, pourtant la mise en scène est délirante : l’abbé tient une cigarette et a une première scie à ses pieds et une autre à la ceinture. On a l’impression que Maurice croise une faucille et un marteau. Claude, qui se tient au fond, dispose  deux balais en l’air. Mon père porte un canard qui a l’air vivant et Georges reste stoïque, fier et olympien.
J’essaie de lire dans leur pensée. Rien ne transpire. Je n’y arrive pas. Indéniablement, pas un seul de ces acteurs ne s’imagine poser pour la postérité. Pas un seul de ces acteurs ne s´imagine que cette photo pourrait nous intriguer aujourd’hui et symboliser cent ans d’histoire. Au moment de la prise de vue, ils ne pouvaient pas penser une seule seconde que cette photo ferait la couverture d’un livre consacré au centenaire de l´association qu’ils étaient en train de servir.
Ils étaient là pour ce que nous appelons, 60 ans après, un chantier : remettre en état, peindre, arranger, jardiner, construire. Nous connaissons bien ces rendez-vous aujourd’hui. Ils existent depuis toujours : les hommes qui les animent font, depuis un siècle  la richesse des Bonnes Vacances.

Il est très agréable de se retrouver, chaque année à Toussaint ou à Pâques. Nos familles nous accompagnent. Les journées sont longues, les soirées arrosées et les résultats probants : c’est la base de notre fonctionnement, impulsé par le président actuel, Jean-Luc Donnadille. Ces heures passées à galérer et à rire, à suer et à boire, à faire et défaire font que la relève des Bâtisseurs qui ont œuvré durant ces 100 dernières années est bien assurée. Nos actions sont pérennes. Espérons que cela puisse continuer.

Mais que sera devenue notre chère colo dans 100 ans de plus ? Le Président actuel et son équipe résistent encore aujourd’hui aux demandes incessantes d’achat. Pour combien de temps encore ? Certaines sont vraiment alléchantes : des gloires du football girondin firent des propositions. D’autres sont joliment farfelues: un type sorti de nulle part proposa l’achat ou la location d’une partie du terrain pour faire des studios de cinéma avec décor naturel, maison sur pilotis, et pièce d’eau jouxtant le bassin. Il nous promettait déjà les plus grands tournages avec les plus grandes stars. Nous rêvions tous de croiser Sophie Marceau entre l’infirmerie et le chalet et ces dames imaginaient surprendre le beau Georges en train de boire son café dans la petite cuisine de la direction.

Il y eut bel et bien un tournage dans nos locaux : un film commandé par l’UFCV sur la vie quotidienne en colo à l’attention des stagiaires BAFA, moins ambitieux mais tellement vrai, où les vedettes étaient les enfants. L’équipe de tournage s’installa plusieurs jours pour ressentir l’ambiance et essayer de la retranscrire au mieux. Afin de ne pas intimider les enfants et de capter des moments spontanés, des caméras fixes sur pieds, sans cadreurs, tournaient des heures et, bien que visibles, se laissaient naturellement oublier. Pour filmer un coucher, le réalisateur décida de poser sa Betacam dans une chambre de garçons du bâtiment blanc. Il avait choisi une chambre de turbulents afin d’illustrer les couchers difficiles : les résultats allaient être à la hauteur de ses espérances. Les derniers réglages terminés, il sortit en laissant travailler sa Sony dernier cri. La bataille de polochons qui suivit, fut mémorable et fatale. La caméra, merveille de technologie, n’a pas survécu à un oreiller rebelle qui la fracassa au sol…

J’effleure ma tablette, et la photo apparaît. J’ai ainsi le loisir de la montrer à  tout bout de champ.
Sais-tu où a été prise cette photo ?
En général, tout le monde trouve car le bâtiment de la direction est facilement identifiable.
– Tu reconnais les personnes ?
En fonction des générations, les réponses sont plus ou moins probantes… Je précise toujours, non sans une certaine fierté, que mon père est sur la photo.

Evidemment, je l’ai montrée à mes enfants. J’étais heureux que Jeanne et Juliette puissent identifier instantanément le grand-père qu’elles n’ont jamais connu : une façon de boucler cette boucle qui trotte dans ma tête. S’il était là aujourd’hui, que leur dirait-il ? Serait-il fier de savoir que ses petites-filles aiment à courir dans la colo ? La grand-mère de Jean-Luc, Pierre et Fafa, Bonne-maman, aimerait, elle aussi, voir ses arrière-petits-enfants participer aux  séjours ou à la vie de l’association.
Quel bonheur que celui de voir aujourd’hui mes deux filles prendre leur place au sein des séjours comme je le fis il y a plus de trente ans et comme leur grand-mère et leur grand père le firent il y a une soixantaine d’années. Les colos d’aujourd’hui ne s’appellent plus colos ; elles ont laissé leur place aux séjours thématiques. Il n’y a plus de moniteur : on les appelle les animateurs. La cuisine ne reçoit plus le personnel en folie pour des cinquièmes sans fin. L’abbé Sauret ne fait plus hurler son moteur entre les casseroles.
Or, malgré cette législation de plus en plus pesante, j’imagine que les nouvelles générations se fabriquent aujourd’hui les souvenirs qu’elles raconteront à leur tour demain. Les jeunes qui reprennent le flambeau, construisent l’histoire et ouvrent sereinement notre deuxième siècle. Ils restent dans les pas de l’abbé Gau et s’apprêtent à bâtir les Bonnes Vacances du futur.

De longues minutes je fixe cette photo : cent ans de l’histoire de l’association défilent. Jusqu’alors, j’avais du mal à regarder des photos de mon père. Cependant, en remontant dans le temps avec la colo, la chose devient  aisée, indispensable même, comme pour me construire des souvenirs que je n’ai pas eu le temps de partager avec lui. Il est là, à la colo, devant la porte de la direction. Je tente d’éclaircir son reflet qui est d’un autre temps. Il avait vingt ans. Je n’arrive toujours pas à imaginer ce qu’il peut penser au moment de la prise de vue qui va le fixer à jamais. J’aurais tellement aimé partager cela avec lui. Il étudiait la médecine : se voyait-il déjà chirurgien ? Il fréquentait ma mère et il s’imaginait peut-être déjà papa ? Pourquoi était-il aux Bonnes Vacances ? Pourquoi, plus de soixante ans après, y suis-je ?

La photo n’est pas nette.
Elle devient parfois encore plus floue avec une goutte qui glisse sur l’écran. Mais ce qui se dégage de cette posture immobile m’envahit de sérénité. Je ne l’explique pas. Malgré tout, l’image de mon père demeure sépia.

 

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