Derrière la conserverie

Extrait du roman de Pierre Galibert “Le livre sur la commode”

 

Finalement, peu importe les générations de colons car les histoires se ressemblent et ce que font enfants et animateurs est un éternel recommencement: lits en portefeuille, bataille d’eau, plongeon forcé dans la piscine, cinquièmes animés, baisers volés dans le petit bois du fond de la colo, …

Colette barthés et Annie Raynaud

Au tout début des années 50, la petite Suzy Léon, faisait partie des premières colonnettes testerines. Elle ne s’appelait pas encore Battut. Sa monitrice était Annie Raynaud. Dans l’encadrement il y avait aussi Colette Barthès: elle allait me donner la vie dix ans plus tard.
La facétieuse Suzy, aidée par ses copines, attendait patiemment qu´Annie s’endorme pour lui tremper le petit doigt dans un verre d’eau afin de provoquer une énurésie immédiate…
Quelques jours plus tôt, le grand départ pour la colonie d’Arcachon, avait eu lieu à Castres. Trois cars Thorel-Balent étincelants de leurs chromes s’étaient rangés en bordure de la place du Mail. Dernières recommandations, derniers baisers, dernières larmettes et les moteurs vrombirent destination l’Océan. Les enfants partaient « aux eaux ». La première halte eut lieu à Lavaur, puis le « pique-nique petit-déjeuner » juste après Montauban. L’autoroute n’existait pas et les traversées des villes devenaient interminables : Castelsarrasin, Moissac, Valence d’Agen, Agen, Casteljaloux, Bazas où l’arrêt « pique-nique déjeuner » était très attendu par les enfants. Les moteurs se reposaient, les estomacs se garnissaient et les langues se déliaient. Villandraut, Facture, Gujan et la Hume après dix heures de voyage !
Dans la valise, les mamans avaient dû prévoir deux couvertures.
Les parents étaient conviés à une journée spéciale, et unique, pour venir voir leurs petits. Il fallait aller s’inscrire chez Monsieur Tardy, l’armurier en haut de la rue Villegoudou. Le jour J, pour trouver la colonie, il était recommandé de s’arrêter Chez René à la Hume, avant de rentrer dans La Teste, pour se faire expliquer le chemin jusqu’au fin fond de la rue Lesca.

Suzy n’appréciait guère le manque de diversité des repas. Les conserves de poisson à la sauce tomate Pilchard et le pâté Tombeau revenaient trop souvent au menu et sa maman lui envoya un colis. Le postier fut l’abbé Frappat qui venait en visite. L’impressionnant  paquet renfermait un bon poulet rôti que Suzy partagea avec les copines…
Dans la journée, les filles chantaient l’hymne de la colo « Derrière la conserverie, y’avait une colonie… » ritournelle charmante tombée dans les oubliettes. C’est dommage. Les chansons dans les colos d’aujourd’hui sont rares et les veillées autour d’un guitariste n’existent plus. Les cahiers de chants ronéotypés à la machine à alcool ne peuvent plus rivaliser avec les milliers de titres contenus dans un minuscule mp3. Ainsi va le progrès, indispensable et ravageur. Les souvenirs de mes enfants ne passeront pas par un feu de camp; peu importe, ils seront forgés de mille autres manières.

En 1952, les baignades s’organisaient déjà sur la plage de La Hume accessible après avoir longé la nationale jusque Chez René, avoir traversé les rails juste avant la gare et longé le port. Le temps a fait son œuvre et la maison d’angle de Chez René, l’hôtel restaurant de l’entrée de La Hume, a laissé sa place à  un imposant lotissement avec piscine qui s’enfonce dans la chêneraie. La gare s’est modernisée en se dotant de quais pour faciliter l’accès aux trains. Le port de la Hume a multiplié ses anneaux et de belles villas ont garni les prés salés déserts de l’époque.
Les activités, pourtant simples, régalaient les colons et les balades dans la forêt de l’autre côté du petit pont n’étaient pas rares. Les grandes excursions de l’époque conduisaient déjà les enfants à la Dune ou sur le Bassin.
La visite de la conserverie, entre la colo et la voie ferrée, faisait partie des temps forts du séjour.
Eloi, le gardien jardinier, était là et les enfants aidaient l’homme à trier les haricots.
Les séjours baignaient dans un doux parfum d’insouciance. Il  ne flotte presque plus aujourd’hui, inhibé par les exigences légales qui nous rattrapent et manquent de nous tuer chaque saison. Nous résistons. Jusqu´à quand ?
Le premier jour de la colo, la petite Suzy fut surprise : d’une manière très officielle, les monitrices avaient réuni les colonnettes lors de la veillée pour  présenter le règlement. Une heure durant, les enfants durent écouter religieusement, en assimilant consciencieusement,  le long règlement qui devait  être respecté à la lettre:
Vous obéirez promptement et gaiement : rappelez-vous qu’un coup de sifflet veut toujours dire quelque chose. Donc obéissez rapidement  et exactement à ce qu’il vous demande. Vous serez prêtes à rendre service en toute occasion. Je vous rappelle que les colonnettes se rassemblent en colonnes d’équipes devant le bâtiment central de la colonie : le matin avant la toilette, avant le grand jeu, avant le repas et pour le départ en promenade.
Personne ne bougeait. Les filles fixaient l’adulte et l’écoutaient dans un silence parfait. Il était question à présent du protocole strict pour les départs à la plage :
Au coup de sifflet vous irez ranger les jeux, prendre vos maillots et vous grouper devant le bâtiment central.
La monitrice haussa la voix,  pour insister sur l’importance de la nouvelle consigne :
Au nouveau coup de sifflet, et seulement au nouveau coup de sifflet, la colonie s’ébranlera. Ensuite, pour éviter un accident, vous attendrez le coup de sifflet pour traverser.
L’arrivée sur la plage de la Hume devait se faire selon un cérémonial non négociable :
Chemise longue obligatoire pour mettre le maillot, vous vous regrouperez le long de la muraille. Vous pourrez descendre les bretelles du maillot à condition d’avoir une ceinture. Au premier coup de sifflet, vous vous dirigerez au bord de l’eau. Ce n’est qu’au second coup de sifflet que vous pourrez rentrer dans l’eau. Est-ce bien clair ?
Les filles hochèrent la tête, sans sortir du silence requis, pour exprimer leur approbation. La monitrice se perdant dans ses papiers, un timide brouhaha monta, très vite contenu lors de la suite des réjouissances :
Lorsque vous entendrez un coup de sifflet prolongé, vous devrez sortir immédiatement de l’eau et ce sans délai. C’est bien compris ? Sans délai !
A nouveau, une parfaite chorégraphie de hochement de tête traduisit l’accord des fillettes.
Dix minutes avant le départ, un coup de sifflet signalera le moment de s’habiller et un nouveau coup de sifflet le moment du retour à la colonie.
Le règlement écrit, précisait également que les enfants devaient prendre leurs précautions avant le coucher et qu’un silence religieux devait régner depuis l’extinction des feux jusqu’au signal du lever.
Les enfants qui se réveillaient avant le signal du lever ne devaient pas oublier  qu’il était absolument interdit de parler…

 

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