Le  visionnaire

Extrait du roman de Pierre Galibert “Le livre sur la commode”

 

Pour moi l’abbé Gau restera un vieux monsieur, rongé par la maladie qui venait souvent dans la maison familiale des allées Corbière. Il avait été toute sa vie un homme persévérant, voulant atteindre le but fixé, désireux de conduire les Bonnes Vacances sur les rails du succès.
Avant de monter me coucher, j’avais le droit, ou plutôt le devoir, de l’embrasser. Le vieil homme se calait dans le fauteuil crapaud gris bleu, à droite en rentrant dans la salle à manger. Mon père restait à table. Les deux hommes parlaient beaucoup. J’étais trop jeune pour participer aux conversations ou pour les comprendre mais je ressentais la sérénité qui habitait la pièce. Mon père éprouvait un immense respect pour son aîné. Je crois que l’abbé l’appréciait aussi.

En 1951, par un matin forcément très beau, ils étaient  partis pour La Teste. Titou Clerc, papa de Marie-Françoise future mono,  et papi de Louise, future serveuse, complétait l’équipée. Ils avaient rendez-vous pour signer, chez le notaire testerin, l’acte de vente d’anciennes écuries plus insalubres qu’attirantes, en bordure du Bassin et infestées de moustiques venant des marécages environnants. L’abbé avait déjà visité des terrains sur la côte méditerranéenne sans donner suite. Là, malgré les inconvénients, il avait eu instantanément le coup de foudre. On raconte que les billets de banque prévus pour l’achat étaient cachés sous le siège du passager de la 4 CV.
L’abbé Gau voyait là une colonie. La municipalité envisageait même la construction d’une passerelle pour accéder directement au petit port de la Hume sur la commune voisine de Gujan-Mestras plaçant la plage à quelques dizaines de mètres de la future propriété. L’abbé imaginait déjà la plus-value apportée si ce passage était réalisé. Ce petit pont n’a jamais vu le jour. Peu importe, les bains de mer n’étaient pas forcément la priorité à l’époque. Seul l’air de l’océan comptait et ce n’est certainement pas les odeurs de la conserverie voisine au bord de la voie ferrée  et des marais environnants qui allaient contrarier les projets du prêtre entrepreneur.  Financer cet achat n’avait pas été une mince affaire. L’abbé Gau avait bien compris que Marcel Pélissier, riche industriel du Tarn qui employait son papa comme contremaître, pouvait aider l’association qui jusqu’alors organisait les colos à 20 kilomètres de Castres, à Montredon-Labessonnié et au bord de l´étang de Berre dans les Bouches du Rhône. Marcel Pelissier finança l’achat sans hésiter en pensant aux petits des ouvriers qui pourraient se régaler en vacances. Après avoir dirigé les séjours tarnais,  l’abbé Gau fut directeur en Gironde comme le seront l’abbé Maffre, l’abbé Pic, l’abbé Chatelain, l’abbé Roudouleuse, l’abbé Maraval et bien d’autres…

Eté 1971, toutes les radios du pays chantaient l’énorme succès de Michel Delpech « Pour un flirt ». Les « pattes d’éléphant » et les cols « pelle à tarte » étaient portés par les gens à la mode.
Gau déjà fatigué, était bel et bien là sur le domaine pour organiser la grande fête autour des 20 ans de l’achat du terrain. Quelques notables faisaient partie de la cinquantaine d’invités. On croisait les artisans locaux qui avaient aidé aux travaux. Le garagiste Grégoire et le boucher Selhay faisaient partie de la fête comme les curés de la Hume et de la Teste. Pour présider les festivités, Monsieur Le Maire, le Docteur Aristide Ichard, fut accueilli par Mado Laplagne. Mado était la première directrice laïque aux Bonnes Vacances, clôturant ainsi définitivement  une impressionnante liste de prêtres et de sœurs, notamment Sœur Marie-Dominique, qui dirigèrent les séjours. Ceux-ci s’enchaînaient déjà au rythme de deux ou trois par été. Les garçons, en juillet, et les filles, en août, dormaient sous des marabouts de l’armée américaine.

J’imagine la bonne ambiance champêtre qui régna lors du banquet : les officiels déjeunèrent au troisième service après le repas des enfants et celui des campeurs. En effet, jusqu’au milieu des années 1980, les campeurs pouvaient acheter les repas, tel un service traiteur, à la colonie. Une file se formait alors au niveau de la porte de la réserve aux heures des repas et les campeurs, gamelles bien remplies, de traverser la prairie pour rejoindre les toiles et déguster les plats encore fumants.
Il n’était pas inhabituel de croiser des campeurs ou des voisins, gourdes et bidons à la main : le puits artésien permettait de récupérer, par 119 mètres de profondeur, une eau saine et gratuite: l’eau de la ville n’arrivait pas encore au bout de la rue André Lesca et des centaines de colons ont pu apprécier sa vertu diurétique  pendant des décennies.
Parmi les multiples talents de Gau, il y avait incontestablement celui du sens des relations. Il s’était lié avec le Maire qui, médecin de son état, venait soigner les petits malades de la colo. Le Docteur Ichard rajoutait parfois quelques visites qui n’avaient rien de médicales à l’invitation de l’abbé :
Aristide, tu reviens demain… On a préparé quelques haricots… façon Castelnaudary…
Et le médecin de repasser entre deux malades le lendemain, et de s’éterniser autour d’un bon cassoulet sans se soucier des horaires des consultations du début d’après-midi.

Gau nouait des relations partout : c’était important, indispensable même, pour bien soutenir l’action menée. Il avait parfaitement compris que tisser un réseau était primordial. Même les gendarmes étaient ses amis. Les chiens de la maréchaussée appréciaient particulièrement les restes des repas des colons. Ainsi, plusieurs fois par semaine, un bruit effroyable et un nuage de poussière précédaient l’atterrissage d’un hélicoptère de la gendarmerie nationale sur la prairie. Deux gendarmes, seaux à la main, venaient chercher le repas pour leurs chiens. En échange, quelques décollages et atterrissages, aux frais du contribuable, pour les dirigeants de l’époque et de jolis baptêmes de l’air au-dessus des cabanes tchanquées ou de la Dune.

L’abbé Gau maniait également l’humour et les calembours. Madeleine Donnadille imposa un jour à son époux d’aller se changer, sali qu’il était par les travaux qu’il venait d’accomplir :
– Va te changer, on dirait un bohémien !
– Un « beau » et « mien » car il est beau et il est à toi…
L’abbé Gau voulut même un jour louer un avion pour embarquer Yves Donnadille, alors bébé, afin de le guérir de la coqueluche : Ichard, le docteur ami et complice, rappelait que l’altitude était salutaire pour cette pathologie. L’abbé Escande, dont le sens de l’humour n’était pas adapté aux délires de Gau, pesta contre tant d’inepties.

Jean Gau taquinait souvent Maurice Escande. C’était un jeu entre eux. Un soir il voulu libérer Jacques et Madeleine et proposa de garder le bébé pour la soirée. Tonton Maurice s’insurgea devant cette charge impossible:
– Mais tu es fou, s’il pleure, qu’est-ce qu’on fera ?
Et Gau de répondre sans jamais se laisser désarçonner :
– Y’aura qu’à remuer le berceau…

Jean Gau se serait fait tuer pour la colo. C’était sa vie. Si la classe naturelle qui se dégageait de lui impressionnait, elle était vite rattrapée par son contact magique. Si nous sommes tous réunis ici aujourd’hui, c’est grâce à lui. Ne l’oublions jamais. Nous avons pour devoir de le faire connaître aux jeunes générations de bâtisseurs.
Nombreuses furent déjà les tentations à l’époque de vendre tout ou partie du domaine car l’investissement de départ avait été excellent et le terrain de l’association prenait d’année en année une valeur remarquable alors que les fonds manquaient. Gau ne céda pas malgré de nombreuses tentatives. Certes, il alla jusqu’à faire réaliser les plans d’un lotissement lucratif sur l’emplacement actuel du camping. Les lots prévus, avec accès direct sur la rue André Lesca, auraient renfloué d’une manière exceptionnelle les caisses. Finalement Gau n’alla pas au bout de ce rentable projet. En revanche, au fil des ans, quelques petites parties du domaine furent vendues pour permettre de construire l’appartement du concierge, en surélevant la direction et d’aménager une nouvelle cuisine. Peut-être, au fil des décennies qui se profilent, jalonnées par  les exigences sécuritaires et les demandes improbables des commissions d’hygiène, serons-nous obligés de nous séparer de quelques hectares en échange d’un équilibre économique.

 

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